Ce matin, Maurice Rosy est mort. Notre cher Maurice… Que de merveilleux moments nous avons partagés avec lui depuis ce jour de 2001 où nous sommes allés chez lui, rue Schoelcher, à Paris.
Cette rencontre était magnifique. Nous étions avec Frédéric Jannin et nous enquêtions à propos d’Yvan Delporte. Il nous a accueillis simplement, avec chaleur, dans son bel appartement, blanc et lumineux, épuré. L’homme était serein et un fort bien-être se dégageait de lui, de son environnement. Il a sorti des verres et nous a fait goûter un délicieux vin rouge, tout simplement. Nous n’étions plus là, nous étions je ne sais où, et sortis de chez lui, nous étions encore tout étourdis par cette étonnante rencontre.
Quiconque croisait sa route tombait sur le champ sous le charme de son large sourire et de ses grands yeux bleus, ronds comme des billes et brillants de malice, d’intelligence. Il avait le verbe choisi, répondait toujours après un temps de réflexion et sa vision du monde, des gens, était toujours singulière. D’ailleurs, il était singulier. A nul autre pareil. Il nous faisait l’effet d’un petit prince échoué sur terre, observant ses contemporains et la valse folle du monde. Il s’en tenait à distance mais n’en perdait pas une miette. Quelle vie dans son regard, et quelle modernité dans ses idées. Je me souviens de longues conversations intimes au cours desquelles il était étonnant d’ouverture, de compréhension de l’âme humaine… Il n’était pas un homme de son époque ; il voyait toujours loin, très loin.
De l’avis de tous, c’était un homme délicieux. Je me souviens de son allure, so british, avec sa casquette et ses pantalons anglais. A ses côtés, dans la rue qui nous menait au restaurant près de chez lui, nous évoluions au milieu des gens, et le regardant à la dérobée, je voyais bien qu’il détonait parmi les passants. Maurice Rosy était un bien beau Monsieur, aimé de tous. Aimé de ceux qui partageaient sa vie aujourd’hui, et aussi de ses voisins, les commerçants de son quartier, de ceux qui l’ont connu, voici plus de 60 ans, quand il faisait ses premiers pas chez Dupuis. Tout ceux à qui nous avons parlé de lui s’en souviennent avec bonheur : « Ah, Maurice Rosy ! Lui, c’était quelqu’un de bien ! » Bienveillant, toujours, il soutenait les jeunes auteurs pris dans la tourmente, entre Charles Dupuis et Yvan Delporte. A eux trois, ils formaient ce que nous appelons la Sainte Trinité et jamais le Journal de Spirou n’aurait connu un tel âge d’or si un seul de ces trois-là avait manqué tant ils étaient complémentaires, c’est certain. Maurice Rosy, scénariste de quelques fabuleuses aventures de Spirou, mais aussi génial créateur de Monsieur Choc, de Bobo, mais aussi de Boule et Bill. Il a décidé de changer de vie, à l’aube des années 70, et de conquérir Paris et ses agences de dessin.
Jusqu’au jour où nous sommes venus le sortir de sa retraite. C’était il y a douze ans et il était très étonné d’être l’objet de tant de questions. Il se disait non passéiste mais à voir l’intérêt qu’il portait à nos recherches, l’entrain qu’il mettait à nous raconter ses années Spirou, on devinait chez lui un certain plaisir. De loin en loin, puis de plus en plus, nous avons partagé des moments délicieux. Je me garderai bien de dire qu’il s’agissait d’amitié. Mais d’affection, ça oui. Comme nous l’aimions, Maurice… Jamais nous ne l’avons tutoyé. Il n’était pas homme à qui on avait envie de donner une tape dans le dos ; il était délicat, et nous en prenions soin. Il a été le premier témoin que nous avons rencontré, deux jours après que Sergio Honorez nous ait donné son accord pour écrire cette histoire de Spirou. Quand notre enquête nous en laissait le temps, nous allions le voir, et nous lui racontions nos découvertes, nos émotions… Nous l’amusions, et peut-être même que nous l’étonnions. Il nous aidait dans la mesure de ses souvenirs. Il a été le premier à qui nous avons annoncé que le livre était fini, et nous avons fêté cela au restaurant. Il a été le premier à qui nous l’avons offert ; c’était en décembre dernier, quelques jours avant noël. Il était déjà hospitalisé depuis plusieurs semaines, et nous ne voulions pas qu’il ne voit pas cet ouvrage dont nous étions si fiers. Au téléphone, il m’a dit, une fois de plus, combien notre travail était nécessaire, et important, qu’il nous fallait continuer dans cette voie et que nous méritions ces succès. Quand je lui disais notre bonheur, il me répondait : « Je comprends, il y a de quoi. » Et sa phrase ne se terminait pas sur une exclamation, mais sur un point. Je l’ai quitté lui disant qu’il fallait qu’il se rétablisse bien vite, qu’on avait encore beaucoup de travail et qu’on comptait sur lui dans notre tâche. Sa fille Véronique lui avait transmis ces dernières semaines quelques documents sujets à questionnement, et il avait prit cela très au sérieux. « Bien, j’ai du travail; » avait-il dit à sa fille. Son dernier « cadeau » était la révélation d’un pseudonyme que Delporte utilisait pour ses articles dans le Moustique. Cette info-là sera chère à notre coeur à plus d’un titre. 40 ans après avoir claqué en douceur la porte de chez Spirou, sans s’en apercevoir, il a repris du service et rejoué avec nous le rôle qu’il avait auprès des jeunes auteurs. Nous ne dirons jamais assez combien ses encouragements nous ont portés.
J’ai pu lui offrir une dernière fois une boîte emplie de mes meringues maison ; je sais qu’il les aimait, et je crois qu’il nous aimait bien.
Maurice Rosy était un homme exceptionnel. Maurice Rosy est mort.
Ce soir, nous avons le coeur gros.
Christelle