Archives: février 2013

23 fév 2013, Commentaires (11)

le coeur gros…

Auteur: christelle

Ce matin, Maurice Rosy est mort. Notre cher Maurice… Que de merveilleux moments nous avons partagés avec lui depuis ce jour de 2001 où nous sommes allés chez lui, rue Schoelcher, à Paris.

Cette rencontre était magnifique. Nous étions avec Frédéric Jannin et nous enquêtions à propos d’Yvan Delporte. Il nous a accueillis simplement, avec chaleur, dans son bel appartement, blanc et lumineux, épuré. L’homme était serein et un fort bien-être se dégageait de lui, de son environnement. Il a sorti des verres et nous a fait goûter un délicieux vin rouge, tout simplement. Nous n’étions plus là, nous étions je ne sais où, et sortis de chez lui, nous étions encore tout étourdis par cette étonnante rencontre.

Quiconque croisait sa route tombait sur le champ sous le charme de son large sourire et de ses grands yeux bleus, ronds comme des billes et brillants de malice, d’intelligence. Il avait le verbe choisi, répondait toujours après un temps de réflexion et sa vision du monde, des gens, était toujours singulière. D’ailleurs, il était singulier. A nul autre pareil. Il nous faisait l’effet d’un petit prince échoué sur terre, observant ses contemporains et la valse folle du monde. Il s’en tenait à distance mais n’en perdait pas une miette. Quelle vie dans son regard, et quelle modernité dans ses idées. Je me souviens de longues conversations intimes au cours desquelles il était étonnant d’ouverture, de compréhension de l’âme humaine… Il n’était pas un homme de son époque ; il voyait toujours loin, très loin.

De l’avis de tous, c’était un homme délicieux. Je me souviens de son allure, so british, avec sa casquette et ses pantalons anglais. A ses côtés, dans la rue qui nous menait au restaurant près de chez lui, nous évoluions au milieu des gens, et le regardant à la dérobée, je voyais bien qu’il détonait parmi les passants. Maurice Rosy était un bien beau Monsieur, aimé de tous. Aimé de ceux qui partageaient sa vie aujourd’hui, et aussi de ses voisins, les commerçants de son quartier, de ceux qui l’ont connu, voici plus de 60 ans, quand il faisait ses premiers pas chez Dupuis. Tout ceux à qui nous avons parlé de lui s’en souviennent avec bonheur : « Ah, Maurice Rosy ! Lui, c’était quelqu’un de bien ! » Bienveillant, toujours, il soutenait les jeunes auteurs pris dans la tourmente, entre Charles Dupuis et Yvan Delporte. A eux trois, ils formaient ce que nous appelons la Sainte Trinité et jamais le Journal de Spirou n’aurait connu un tel âge d’or si un seul de ces trois-là avait manqué tant ils étaient complémentaires, c’est certain. Maurice Rosy, scénariste de quelques fabuleuses aventures de Spirou, mais aussi génial créateur de Monsieur Choc, de Bobo, mais aussi de Boule et Bill. Il a décidé de changer de vie, à l’aube des années 70, et de conquérir Paris et ses agences de dessin.

Jusqu’au jour où nous sommes venus le sortir de sa retraite. C’était il y a douze ans et il était très étonné d’être l’objet de tant de questions. Il se disait non passéiste mais à voir l’intérêt qu’il portait à nos recherches, l’entrain qu’il mettait à nous raconter ses années Spirou, on devinait chez lui un certain plaisir. De loin en loin, puis de plus en plus, nous avons partagé des moments délicieux. Je me garderai bien de dire qu’il s’agissait d’amitié. Mais d’affection, ça oui. Comme nous l’aimions, Maurice… Jamais nous ne l’avons tutoyé. Il n’était pas homme à qui on avait envie de donner une tape dans le dos ; il était délicat, et nous en prenions soin.  Il a été le premier témoin que nous avons rencontré, deux jours après que Sergio Honorez nous ait donné son accord pour écrire cette histoire de Spirou. Quand notre enquête nous en laissait le temps, nous allions le voir, et nous lui racontions nos découvertes, nos émotions… Nous l’amusions, et peut-être même que nous l’étonnions.  Il nous aidait dans la mesure de ses souvenirs. Il a été le premier à qui nous avons annoncé que le livre était fini, et nous avons fêté cela au restaurant. Il a été le premier à qui nous l’avons offert ; c’était en décembre dernier, quelques jours avant noël. Il était déjà hospitalisé depuis plusieurs semaines, et nous ne voulions pas qu’il ne voit pas cet ouvrage dont nous étions si fiers. Au téléphone, il m’a dit, une fois de plus, combien notre travail était nécessaire, et important, qu’il nous fallait continuer dans cette voie et que nous méritions ces succès. Quand je lui disais notre bonheur, il me répondait : « Je comprends, il y a de quoi. » Et sa phrase ne se terminait pas sur une exclamation, mais sur un point. Je l’ai quitté lui disant qu’il fallait qu’il se rétablisse bien vite, qu’on avait encore beaucoup de travail et qu’on comptait sur lui dans notre tâche. Sa fille Véronique lui avait transmis ces dernières semaines quelques documents sujets à questionnement, et il avait prit cela très au sérieux. « Bien, j’ai du travail; » avait-il dit à sa fille. Son dernier « cadeau » était la révélation d’un pseudonyme que Delporte utilisait pour ses articles dans le Moustique. Cette info-là sera chère à notre coeur à plus d’un titre.  40 ans après avoir claqué en douceur la porte de chez Spirou, sans s’en apercevoir, il a repris du service et rejoué avec nous le rôle qu’il avait auprès des jeunes auteurs.  Nous ne dirons jamais assez combien ses encouragements nous ont portés.

J’ai pu lui offrir une dernière fois une boîte emplie de mes meringues maison ; je sais qu’il les aimait, et je crois qu’il nous aimait bien.

Maurice Rosy était un homme exceptionnel. Maurice Rosy est mort.

Ce soir, nous avons le coeur gros.

Christelle

17 fév 2013, Commentaires (2)

il y a des semaines…

Auteur: christelle

Il y a des semaines où tout se précipite… et celle qui se termine aujourd’hui a été très riche en trouvailles, émotions et promesses en tous genres.

La sortie de notre livre a eu le grand mérite de faire état au grand jour de nos recherches auprès de personnes  auxquelles nous n’aurions pas eu accès avant cela. Ainsi, nous avons été contacté par un ancien membre de la rédaction des publications Dupuis. Il a travaillé galerie du Centre à Bruxelles à partir de 1956 aux côtés de messieurs Troisfontaines, Delporte, Rosy… Nous sommes impatients de le rencontrer car il va pouvoir nous raconter par le menu l’organisation des rédactions, leurs interactions, mais aussi,et surtout, nous l’espérons, pouvoir éclaircir certains points. Cet aspect de l’histoire peut sembler loin de Spirou mais il permet de mieux comprendre l’état d’esprit de la maison Dupuis, lequel a toujours été en perpétuelle évolution, je dirais même en perpétuel tiraillement entre l’esprit de Jean Dupuis et la modernité.

Nous avons également repris contact avec un autre témoin. Il est un très grand connaisseur de la maison puisqu’il y a travaillé, et nous réservions son « interrogatoire » pour plus tard, ne pensant pas qu’il avait des choses à nous dire sur les premières années. Et c’était là une grossière erreur d’appréciation de notre part… Il nous a apporté des compléments d’informations que nous aurions bien aimé connaître sur l’épisode Hergé dans Spirou… Forts de ceux-là aujourd’hui, nous savons aujourd’hui dans quel sens compléter le sujet. On touche là la problématique de nos recherches sur des faits vieux de presque 70 ans, consignés dans aucun écrit. Thierry Martens était déjà décédé lorsque Pierre Matthews s’est souvenu de cet épisode, et les témoins à qui nous avons posé la question n’en avait pas connaissance. Nous avions déjà décidé de revenir sur la création du journal Tintin, ce ne sera donc pas difficile de revenir également sur cet épisode, les deux étant liés.

autoportrait de Luc Lafnet - 1935

Cette semaine s’est terminée en apothéose par l’annonce d’une vente aux enchères réalisée voici dix jours chez Artcurial de toutes les archives d’atelier de Luc Lafnet, celles-là même après lesquelles nous avons couru pendant trois ans et que sa détentrice refusait obstinément de nous montrer. Elle était d’ailleurs tellement obstinée qu’elle n’a pas voulu entendre notre demande et nous a raccroché au nez avant que nous ayons pu terminer notre plaidoirie. Après cela, elle n’a plus jamais répondu à aucun de nos appels… Rien d’étonnant de la part d’une femme qui a définitivement détruit la mémoire du peintre en brûlant toutes ses correspondances et autres documents. Bref, le fait que les archives aient été vendues signifie donc qu’elles vont enfin pouvoir être accessibles. D’ailleurs, nous avons appris cette vente par un de ses acheteurs, lequel nous annonce que dans son lot se trouvent des dessins troublants en rapport avec Spirou…  Encore quelques jours, le temps pour lui de tout trier et numériser.  Peut-être a-t-il la preuve irréfutable dont nous manquions jusque-là ? Comme vous l’imaginez, nous attendons fébrilement ces documents. Le mystère Davine sera-t-il lui aussi définitivement éclairci ? Nous avons reçu dernièrement par un de nos « correspondants » une planche signée Davine datée de 1935 dans laquelle apparaît le même peintre que dans la première planche de Spirou. Même barbe, même pipe, même implantation de cheveux, même chevalet… La ressemblance est frappante. Promis, nous vous la montrerons un jour, cette planche.

Si cela vous amuse, vous pouvez consulter en ligne le catalogue de la vente aux enchères : www.artcurial.com/pdf/2013/2277.pdf

Voilà les dernières nouvelles du front. Je vous l’avais dit, il y a des semaines où tout s’accélère…

A très bientôt,

Spirouette

Nous avons frisé l’arrêt du coeur

7 fév 2013, Commentaires (5)

les mémoires de Jean Dupuis

Auteur: christelle

cahier dans lequel Dahlia a recopié les mémoires de son époux. Ils avaient 4 enfants, elle entreprit donc d'en réaliser 4 exemplaires. Ecrits à la main, bien sur.

Au cours de nos recherches, notre rencontre avec Pierre Matthews, petit-fils de Jean Dupuis, a été fondamentale. Nous n’étions pas très à l’aise au cours de notre rencontre car nous avions précédemment échangé des courriers dans lesquels nous avions compris qu’il n’avait guère apprécié notre ouvrage sur Yvan Delporte… Dans son salon, nous étions face à un homme qui, donc, avait quelques à-priori sur notre travail… Jusqu’au moment où le malentendu a été levé de façon inopinée. Rassurés, nous avons dès lors pu dialoguer avec plus de liberté. L’homme est drôle, fin, et d’une grande honnêteté intellectuelle. D’heure en heure, son témoignage prenait une tournure tout-à-fait exceptionnelle et nous sommes revenus chez nous le soir très tard (5 heures de route !). Ce n’est qu’en réécoutant les enregistrements que nous avons réalisé qu’il nous avait offert de mettre ses archives à disposition ! Dans le feu de l’action, cette information majeure était passée à la trappe… Illico, nous avons convenu avec lui d’un nouveau rendez-vous, et là, ses archives nous sont apparues, contenant moult documents exceptionnels, dont les fameux manuscrits des mémoires de son grand-père que nous avons reproduits au tout début du livre. Régulièrement, alors qu’il était en exil à Londres, il envoyait à sa chère Dahlia des épisodes de sa vie, dont celui où il créa Spirou. Tenir en main ces feuillets, c’était bien évidemment très émouvant. On ne dira jamais trop le pouvoir évocateur des documents, meubles ou lieux originels… Mais au-delà de ce sentiment fort, nous tenions en main les documents fondateurs du Journal de Spirou, et racontés par Jean Dupuis lui-même ; rien que ça. C’était donc un témoignage de tout premier ordre qui nous parvenait par-delà le temps…

L’épisode de la naissance de Spirou comporte en tout six feuillets dont le dernier, daté du 4 novembre 1944, fait allusion à l’avenir :

« Spirou atteindra un jour un tirage très important et nous fondons aussi des espoirs pour Robbedoes. Nous n’espérons pas cependant que cette même publication atteindra jamais les tirages que nous espérions atteindre pour Spirou. Cependant, qui sait ? »

Si je me souviens bien, c’est sur ses mots que se termine l’écriture de ses mémoires sur lesquelles, vous avez vu, nous nous sommes en très grande partie basé pour écrire son histoire. Quelle heureuse idée de les avoir écrites !

Spirouette