Comme nous, vous avez peut-être appris le décès de Thierry Martens, notre cher et précieux M. Archives. L’envie de lui rendre hommage via ce blog s’impose.
Lorsque nous l’avions rencontré pour Spirou, l’automne dernier, je vous avais déjà parlé de la forte impression qu’il nous avait fait. Des gens comme lui, on n’en croisait pas tous les jours, certes non. La carrure, l’allure, le renoncement aux choses de la vie au bénéfice de sa passion pour les livres, lesquels avaient autant envahi son esprit que son espace, son immense culture de la littérature populaire et de bande dessinée, sa vivacité d’esprit, sa curiosité, et puis, aussi, sa façon de dire les choses sans chercher à plaire, direct, « cash », souvent déconcertante ; une franchise qui lui a valu souvent des inimitiés et qu’on rencontre chez les enfants quand ils ne savent pas encore mettre les formes. Sauf que lui, trop intelligent pour ne pas savoir, avait sans doute délibérément choisi de supprimer les ambages et autres ronds de jambe. Je regrette de n’avoir pas eu le temps de le titiller là-dessus, sa réponse aurait été à la hauteur de l’homme. Nous l’avions trouvé attachant, seul dans son antre, avec paradoxalement une ouverture sur le monde et une vie bien organisée autour de ses amis et sa passion. Tous les jours, à 15 heures, il retrouvait au café deux ou trois fidèles, juste après avoir fait le tour des bouquinistess. Un homme avec ses habitudes, un homme heureux de sa vie.
Sa vie, elle tenait sur la petite table carré devant laquelle il devait se tenir des heures entières. Une table qui en disait long. Dessus, une pile de livres, une autre de DVD, ses boites de médicaments, sa pipe et son tabac, son verre, les croquettes de son chat et celui-ci pas loin. A côté, sur un tabouret, un grille-pain posé. Une chaise, et c’est tout. Il n’avait assurément pas besoin de davantage pour être heureux. Cet homme apparemment rustre était vraisemblablement un gourmet. Au restaurant, il vous conseillait les meilleurs plats, vous mettant l’eau à la bouche, puis, promptement, passait aux choses sérieuses : nos recherches !
Je me souviens comme il était curieux de voir ce que nous avions trouvé, notre argumentaire, etc. Emile André Robert, par exemple, Doisy encore plus… Nous savions quand nous avions piqué son intérêt car aussitôt, son regard se levait puis revenait tout aussi rapidement à un point que lui seul connaissait. Un point sans doute situé sur notre visage mais pas dans les yeux, ça, il ne pouvait pas. Ce point de non-regard, c’était sans doute son refuge, son astuce pour pouvoir affronter l’autre. Quelles blessures cachaient-il ? Je n’ose imaginer, cela devait friser l’indicible. Malgré les apparences immédiates, ou peut-être justement à cause de ces apparences immédiates, il portait une sensibilité débordante.
J’emporte de lui le souvenir d’un échange sur le pas de sa porte, lors de notre première visite. Arrivés 4 heures plus tôt, nous lui avions offert nos traditionnelles meringues qu’il s’était empressé de poser sur un coin de sa table, nous remerciant poliment puis, passant au vif du sujet sans transition. Et, au moment du départ, une question :
« C’est vous qui les avez faites, les meringues ?
- Oui, c’est moi.
-Ah. C’est bien. »
Pas sûr que ça leur plairait à tous les deux mais je sentais chez lui un point commun avec Delporte : deux hommes blessés qui, malgré tout, se sont fait une place de choix dans le monde. Et quelle place !
Nos recherches lui doivent évidemment beaucoup. Il faisait partie de ceux qui nous ont beaucoup aidé. Nous lui envoyions régulièrement une liste de points contrariants et aussitôt, il nous répondait par courrier une de ses lettres toujours propres, comme le disait très justement un internaute sur ActuaBD. Confronter son savoir au nôtre nous a permis d’avancer. Il était heureux de partager et d’avancer. Nous avons ainsi travaillé en profondeur toute la première période de notre anthology sur Spirou. Il nous manquera pour celle concernant les années 80. Il était au premières loges et son regard toujours vif nous manquera, même si nous avions déjà beaucoup abordé cette époque avec lui. Nous ne pourrons pas entrer dans les derniers petits détails…
Nous lui devons cela, mais bien plus encore. Nous lui devons ce que nous faisons aujourd’hui avec passion, écrire et raconter la bande dessinée. Précurseur dans le genre, ses dossiers étaient toujours passionnants. Un véritable Oncle Paul. Nous nous sentons un peu comme ses enfants. D’ailleurs, comme je le disais dans un autre blog, n’avons-nous pas repris ses recherches autour de Spirou là où il les a laissées dans « Les Mémoires de Spirou » ?
M. Archives, il était vraiment trop fort, et on l’aimait bien.
Il nous manquera.
Il y a un mois, nous avions déjeuner avec lui. Il venait de trouver le matin même deux ouvrages de la collection jaune de chez Dupuis, traduits par Doisy. Au cours de ce repas, il nous avait parlé de Chenneval, qui avait eu une mort comme il voulait la sienne : seul, chez lui, avec son chat, au milieu de ses livres. Et si on le découvrait quelques jours plus tard, le tableau serait parfait.
En ce sens, son voeu a été exaucé;
Spirouette






